Logo
La colline sacée

Cet été, nous avons eu la joie de nous rendre au festival de Bayreuth, de monter la colline sacrée et d’assister à une représentation de Parsifal. Tous les ans ou presque (il y a eu des interruptions pendant les guerres mondiales), depuis 1876, à partir de fin juillet et pour un mois, des opéras de Richard Wagner sont joués dans un théâtre qui a été voulu et conçu par le compositeur (avec le soutien financier de Louis II, roi de Bavière). C’est rapidement devenu un lieu de pèlerinage pour les amateurs de ses opéras. Il faut dire que Wagner avait au milieu du XIXe siècle des idées révolutionnaires pour que les spectateurs soient emportés par la représentation (La salle Garnier a été inaugurée en 1875) : les gradins sont en amphithéâtre pour que chacun puisse voir correctement la scène, la lumière est éteinte dans la salle pour se concentrer sur la scène, l’orchestre est installé sous la scène et donc invisible au public.

Parsifal, son dernier opéra est le seul à avoir été conçu pour être représenté dans ce lieu et il fut interdit de le jouer ailleurs jusqu’en 1913. Bayreuth c’est aussi, et depuis le commencement, un endroit fait pour manger, boire, acheter des goodies et se promener dans le parc pendant les longs entractes d’une heure entre chaque acte. Le seul bémol reste qu’encore aujourd’hui il n’y pas de surtitrage. Pour les non germanophones, c’est une épreuve pendant les 4 heures et plus de représentation. Mieux vaut avoir « bosser » son livret avant. Heureusement il y a la musique de Wagner et l’acoustique y est vraiment exceptionnelle.

L'abîme mystique
 L'abîme mystique

Le son qui sort de la fosse d’orchestre, de « l’abîme mystique », du théâtre de Bayreuth, est totalement fondu. Les timbres des instruments sont mêlés et les cuivres et percussions adoucis. Le son n’arrive pas directement à l’oreille des spectateurs ; il va d’abord se réfléchir sur le plafond ou sur une paroi, ce qui contribue à l’adoucir et fondre les timbres. En revanche les voix des chanteurs arrivent de face. Elles n’ont pas à forcer pour passer au-dessus de l’orchestre et les paroles sont plus facilement intelligibles, ce qui est pour Wagner d’une importance cruciale.

Le prélude est joué rideau baissé et dans le noir complet. Comme on ne voit pas le chef d’orchestre, les premières notes émises nous prennent par surprise et on entre tout de suite dans l’intimité de la musique :


Le Routard à Bayreuth

Le festival devint très vite un must et un guide, Le Voyage artistique à Bayreuth de Claude Lavignaac, fut édité dès 1896 donnant tous les détails pour s’y rendre et des descriptions des opéras avec exemples musicaux en annexe. Régulièrement mis à jour, la version de 1907 est en accès libre. Voici les 3 premières pages. Il suffit de cliquer dessus pour agrandir.

Lavignac 1 Lavignac 2 Lavignac 3
Zoom

Claudine à Bayreuth

Colette s’y rendit plusieurs fois et en a décrit l’ambiance dans son roman Claudine s’en va (1903) :

… Le hasard des places, achetées presque au dernier moment, m’a séparée de Marthe et de Léon. Je m’en félicite sans le dire. Debout dans la sourde lumière des lampes rondes en collier rompu autour de la salle, j’analyse avec précaution l’odeur de caoutchouc brûlé et de cave moisie. La laideur grise du temple ne me choque pas. Tout cela – et la scène basse, et l’abîme noir d’où jaillira la musique –, trop décrit, me semble à peine nouveau. J’attends. Dehors, la seconde fanfare sonne (l’appel de Donner, je crois). Des étrangères retirent leur épingle à chapeau, d’un geste blasé et familier. Je les imite. Comme elles, je regarde vaguement la Fürstenloge où paradent des ombres noires, où se penchent de grands fronts dénudés… Cela n’a point d’intérêt. Il faut attendre encore un peu, que la dernière porte matelassée se soit ouverte une dernière fois, rabattant un petit volet de jour bleu, que la dernière vieille lady ait toussé une bonne fois, qu’enfin le mi bémol monte de l’abîme et gronde en moi, comme une bête cachée…

… Le premier acte de Parsifal, qui vient de finir, nous rend au grand jour désenchantant. Pendant les trois journées qui ont suivi Rheingold, ces longs entractes, qui font la joie de Marthe et Léon, ont toujours coupé, de la manière la plus inopportune et la plus choquante, mon illusion ou mon ivresse. Quitter Brünnhilde abandonnée et menaçante, pour retrouver ma belle-sœur fanfreluchée, la tatillonnerie de Léon, la soif inextinguible de Maugis, la nuque décolorée de Valentine Chessenet, et les « Ach ! » et les « Colossal ! » et les « Sublime ! » et le lot d’exclamations polyglottes prodiguées par tant de fanatiques sans discrétion, non, non !

« Je voudrais un théâtre pour moi toute seule, avoué-je à Maugis. »

Proust à Bayreuth

Dans Un Amour de Swann, Proust raconte la proposition de Swann d’emmener Odette au festival :

Alors Swann la détestait. « Mais aussi, je suis trop bête, se disait-il, je paie avec mon argent le plaisir des autres. Elle fera tout de même bien de faire attention et de ne pas trop tirer sur la corde, car je pourrais bien ne plus rien donner du tout. En tous cas, renonçons provisoirement aux gentillesses supplémentaires ! Penser que pas plus tard qu’hier, comme elle disait avoir envie d’assister à la saison de Bayreuth, j’ai eu la bêtise de lui proposer de louer un des jolis châteaux du roi de Bavière pour nous deux dans les environs. Et d’ailleurs elle n’a pas paru plus ravie que cela, elle n’a encore dit ni oui ni non ; espérons qu’elle refusera, grand Dieu ! Entendre du Wagner pendant quinze jours avec elle qui s’en soucie comme un poisson d’une pomme, ce serait gai ! »

Et dans Le Temps retrouvé, le narrateur raconte comment les raids de Zeppelin sur Paris lui font penser à la Chevauchée des Walkyries anticipant de quelques décennies l’idée de la cultissime scène d’Apocalypse Now de Francis Coppola :

Je dis avec humilité à Robert combien on sentait peu la guerre à Paris, il me dit que même à Paris c’était quelquefois « assez inouï ». Il faisait allusion à un raid de zeppelins qu’il y avait eu la veille […] Le moment où, définitivement assimilés aux étoiles, ils s’en détachent pour partir en chasse ou rentrer après la berloque, le moment où ils « font apocalypse », même les étoiles ne gardant plus leur place. Et ces sirènes, était-ce assez wagnérien, ce qui, du reste, était bien naturel pour saluer l’arrivée des Allemands, ça faisait très hymne national, très Wacht am Rhein, avec le Kronprinz et les princesses dans la loge impériale ; c’était à se demander si c’était bien des aviateurs et pas plutôt des Walkyries qui montaient. » Il semblait avoir plaisir à cette assimilation des aviateurs et des Walkyries et l’expliquait, d’ailleurs, par des raisons purement musicales : « Dame, c’est que la musique des sirènes était d’une Chevauchée. Il faut décidément l’arrivée des Allemands pour qu’on puisse entendre du Wagner à Paris. »

Pour finir, je rappellerai le grand film de Luchino Visconti, Ludwig ou le Crépuscule des Dieux (1973) relatant la vie de Louis II de Bavière qui, à mon avis, se déroule comme un opéra de Wagner  lent, majestueux et envoûtant jusqu'à la dernière image.

Parsifal 2026, Acte 1
 Parsifal 2026, Acte 1
Parsifal 2026, Acte 2
 Parsifal 2026, Acte 2
Parsifal 2026, Acte 3
 Parsifal 2026, Acte 3